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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

19 mai 2018 6 19 /05 /mai /2018 04:29

Dès mon retour à Paris j’appelai Odette. Sa ligne avait été coupée. Elle était morte, ça ne pouvait être que ça. Ou bien, avec un peu de chance, elle avait été hospitalisée – mais non ! on ne coupe pas la ligne des gens hospitalisés. Je fonçais à Lons. Et là effectivement j’apprenais le décès d’Odette le 13 janvier. Elle avait quatre-vingt-dix ans. Je cherchais un événement important à associer à cette date, comme elle le faisait toujours, je ne trouvais rien. Elle était morte seule, sans chienne dans l’espace ou princesse dans le ravin pour l’accompagner. Je lui avais dit que mon livre était presque fini et que je lui en lirais des passages à mon retour de vacances. C’était un double mensonge ; sa mort, tout en me peinant, m’arrangeait malgré tout.

Ses voisins, un jeune couple, m’ont raconté qu’ils avaient trouvé sa porte ouverte le matin en sortant ; ils avaient frappé, appelé et finalement étaient rentrés pour récupérer leur chat qui s’était faufilé. Ils l’avaient trouvée sur son lit encore fait, allongée sur le couvre-lit, la tête délicatement posée sur l’oreiller, comme pour ne pas le froisser. Elle était soigneusement habillée et semblait apaisée, la pièce était en ordre. Ils n’avaient rien trouvé d’anormal, « ça faisait bizarre, tout était bien à sa place, on aurait dit un tableau et ça sentait pas mauvais, mais quand même on voyait bien qu’elle était morte ». Ils avaient juste remarqué qu’elle portait encore un dé à coudre sur le doigt, bien sûr, ils n’avaient pas touché, ils avaient juste pris leur chat et appelé la police. Ils avaient emménagé le 20 décembre et ne l’avaient jamais rencontrée. « Quand même, c’est bien triste de mourir sans famille ; on aurait dû faire quelque chose pour elle à Noël. »

À la mairie on m’a dit qu’elle avait été emmenée à la maison funéraire, rue Robert Schumann, ou peut-être au crématorium. Comme je n’étais pas de la famille, on n’avait pas voulu m’en dire plus. Je suis allée au cimetière, on m’a confirmé qu’Odette Bélurier avait été incinérée le 17 janvier. Le service social de la mairie avait pris en charge les frais de crémation. Les cendres seraient gardées un an puis dispersées, mais si je voulais, je pouvais aller les jeter moi-même dans le Jardin des Souvenirs du cimetière. Il me faudrait pour cela payer le prix d’une urne, la moins chère était à 50 francs, une deux-litres-et-demie suffirait. Je suis donc allée disperser les cendres d’Odette. Un responsable m’a accompagnée et m’a dit, un peu gêné « elle portait un dé à coudre au doigt, j’ai dû vérifier, il y avait des initiales gravées à l’intérieur, je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas que vous alliez venir, comme elle était morte seule, je m’étais dit qu’elle se l’était mis elle-même pour mourir avec, alors je lui ai laissé, j’espère que vous ne le vouliez pas ». « Non, merci, c’est très bien, merci pour tout. »

 

Je me surprends à ne pas être triste. Bien sûr, je m’étais attachée à elle et elle à moi. Je crois sincèrement que je lui ai permis d’apprécier ses dernières années, mais depuis un ou deux mois, en fait depuis le récit du « mariage à trois », elle n’avait plus rien enregistré et parlait de moins en moins.

C’est très décevant parce qu’elle n’a pas eu le temps de verbaliser les événements du drame. Cela étant, j’ai suffisamment d’éléments pour étayer mes hypothèses. J’ai vu juste, sans aucun doute, et sa mort est à la fois une libération et une injonction. Je peux, je dois tout dire maintenant. Mes scénarios ne sont rien d’autre que ce qu’Odette a voulu dire sans avoir pu le faire. Elle savait pour Berthe et son père, c’est évident, et elle a fini par apprendre pour Charles-Marie, Yvonne et Ti Paul.

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