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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 12:24

Nous sommes fin janvier 1985. Je rentre de trois semaines passées à Saint-Pé-de-Bigorre, je suis allée chez une amie pour avancer mon livre sur Odette qui stagne ; ses témoignages tournent en rond et ne m’inspirent plus rien de bon. Je n’imaginais pas qu’on pouvait avoir aussi froid. Le thermomètre a battu des records.

J’avais emporté quelques livres et j’ai bien fait car le froid a rendu toute autre activité impossible – je n’ai pas écrit une ligne. Putsch à Ouagadougou de Gérard de Villiers (on ne part jamais sans un SAS) ; Des Cornichons au chocolat de Stéphanie (je ne sais s’il y a une hiérarchie des douleurs, si des indignations sont plus légitimes que d’autres mais les malheurs de Stéphanie sonnent à mes oreilles comme les caprices d’une enfant gâtée : j’aurais aimé, moi qui n’ai connu ni mon père ni mon grand-père, avoir des parents qui se disputent ; ce livre ne m’était pas destiné, je n’ai pas treize ans et à treize ans, je n’avais pas eu la vie de Stéphanie ; je pensais à la vie de Berthe aussi) ; Les Chiens et Les Aventures singulières d’Hervé Guibert (un surdoué de l’écriture, j’aime comment cet auteur piège le lecteur dans ses livres, en mélangeant réalité et fiction, en se déguisant en personnage et en invitant ses vrais amis dans son histoire ; j’aime comment s’y mêlent l’obscénité et la pureté) ; Mémoires minuscules d’Arthur Silent (très drôle, exactement ce que j’aurais pu écrire, si j’avais eu talent et humour) et Vies minuscules de Pierre Michon (de la très grande littérature, quelle élégance, je ne savais pas que l’on écrivait encore comme ça en 1985, que l’on parlait d’« ensotté » et de « maugréeuse » ; comme il prend soin des mots, cet homme, dommage qu’il n’ait pas connu Odette et Gustave, il aurait fait un beau livre de leur vie).

« Minuscule », voilà exactement ce que je suis en train de devenir en face de mon manuscrit dangereusement obèse, j’ai de quoi écrire au moins trois (mauvais) livres. Il faut absolument que je trie, que j’ordonne, que je hiérarchise, que je jette. Il est naïf de penser qu’un récit fidèle est exhaustif, et moi je laisse Odette se perdre et nous perdre dans un inventaire interminable de détails ou dans des listes sans fin de dates ou de noms. Mais une chronologie, pas plus qu’un lexique ne font une histoire. Il me manque l’âme de ce monde perdu, j’en ai l’écume et le brouhaha mais pas le cœur vivant, pas le cœur saignant. Bien sûr, je sais que cette âme est secrète, souterraine, intime et douloureuse mais secret ne signifie pas scellé. Un secret sans confident, plus encore que les ténèbres, c’est le néant. Et je suis là moi, confidente parfaite qui peut délivrer cette famille de tous ces non-dits pesants et poisseux. Alors pourquoi Odette ne se confie-t-elle pas ? Après avoir renoncé à ma thèse, je sens que ce récit de vie va m’échapper aussi.

Ou peut-être est-ce ma propre vie qui m’échappe. Je m’acharne à vouloir écrire, peut-être devrais-je plutôt reprendre mes études, passer un diplôme d’infirmière et partir en Thaïlande soigner les réfugiés cambodgiens ? Je relis Michon, « loin des jeux serviles, je découvrais qu’on peut ne pas mimer le monde, n’y intervenir point, du coin de l’œil le regarder se faire et se défaire, et dans une douleur réversible en plaisir, s’extasier de ne participer pas ». C’est beau mais j’ai envie de participer moi et je ne veux pas laisser le monde se défaire sans intervenir, c’est peut-être même la dernière façon de ne pas me défaire moi-même ; mais en ai-je encore la force ? Ne suis-je pas une défaite ? Ce travail me pèse trop ; sans que je sache exactement quoi, quelque chose s’oppose à moi, quelque chose plus fort que moi ; je devrais peut-être publier les enregistrements bruts, sans les réécrire, sans les analyser. Il faut que je rentre et que j’en parle à Odette.

 

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