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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

28 avril 2018 6 28 /04 /avril /2018 02:50

Février 1984. Voilà presque trois ans déjà que je travaille avec Odette. Mon manuscrit enfle de façon maladive. J’accumule sans trier, sans ordonner. Odette parle de plus en plus, mélangeant les époques et les personnages, elle se déplace dans son passé comme dans son petit appartement, avec la même agilité. Je ne parviens pas à la suivre. Elle multiplie les anecdotes insignifiantes, elle peut me raconter par le menu la matinée, je ne sais pas moi, du 3 mars 1952 entre neuf heures et demi et midi moins le quart. Cette mémoire est monstrueuse.

En fait, j’en viens à me demander si elle ne commence pas à perdre la tête. Cette mémoire totale ne serait-elle pas le signe d’une pathologie mentale ? Cette maladie a peut-être même un nom. Il doit bien y avoir un manque quelque part dans son cerveau pour compenser cet excès. Je ne sais plus que croire, j’ai l’impression qu’elle est en plein déni de réalité sur certains moments de sa vie et certains événements. Voilà, c’est ça, elle distend à l’infini certaines périodes pour en rétrécir d’autres ou les recouvrir.

Ou peut-être ne l’ai-je sortie de la torpeur que pour la plonger dans la démence ? Ça aura été trop brutal. Tous ces souvenirs remémorés, tous ces événements revécus, tous ces morts ressuscités. Sur une cassette, à écouter bien attentivement, on a le sentiment qu’elle voit Séraphin, qu’elle lui sourit, qu’elle s’adresse à lui. Je ne serais pas étonnée de l’entendre un jour lui parler comme s’il était là, en chair et en os. Et toujours rien sur Gustave et Berthe, rien sur Charles-Marie et Yvonne. J’ai peur qu’elle n’avoue jamais. Peut-être ne sait-elle pas tout mais elle ne peut pas tout ignorer.

 

Octobre 1984. Je n’en peux plus, ce travail met en péril ma propre santé. Odette va réussir à m’entraîner dans sa folie. Je vais finir par ne plus être capable de faire le départ entre souvenir et délire. Il faut reconnaître que ses fantômes sont incroyablement réalistes. Moi-même je pense que si je venais à croiser Yvonne un jour en descendant l’escalier, je ne serais pas surprise et je la saluerais.

J’aurais voulu qu’elle me dise au moins pour Charles-Marie et Yvonne. La relation incestueuse entre son père et la tante Berthe, allez, je peux comprendre qu’elle l’ait enfouie au plus profond des couches putrides de l’inconscient ; je peux comprendre aussi qu’elle ait refoulé le viol de Berthe et je constate qu’un travail puissant et efficace d’autocensure a cadenassé tout cela, pour son équilibre et sa survie psychique. Soit. Mais ce qu’il s’est passé entre Yvonne et Charles-Marie ce n’est pas du même ordre, cela a eu lieu avant son mariage et ils n’étaient que des adolescents. Yvonne n’avait pas pu ne pas lui avouer. Alors pourquoi Odette n’en parle-t-elle pas ? Ce ne peut être la culpabilité, elle n’y est pour rien. La jalousie ? Sûrement pas. La honte, peut-être. Ce que je sais, c’est que je dois parler pour elle et tout raconter.

 

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