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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

3 mars 2018 6 03 /03 /mars /2018 03:47

« Après, on est revenus vers Baume, on avait oublié de passer voir la mercerie. La maison avait vieilli, elle semblait inhabitée, il n’y avait plus de toit au-dessus de la cordonnerie. Mais quand même, je me disais, on laisse que des ruines derrière nous ; on a trinqué pour Gustave et Lucienne. »

« Puis on est passés à Nevy-sur-Seille mais y’avait plus de Bélurier depuis belle lurette. Victor était rentré de la guerre sans une blessure, sauf qu’il avait été emporté par la grippe espagnole, en même temps que petit Paul, en 1918. Thérèse était partie avec un autre homme, du côté de Dijon, on l’avait jamais revue ; j’espère qu’elle a trouvé un genre de Séraphin pour elle. »

 « Alors on a filé vers Château-Chalon. J’ai rien reconnu. Rien. J’ai pas retrouvé la grange du père Jacquot que mon père connaissait bien. On a demandé mais les gens, ils se rappelaient pas, on nous a dit que son petit-fils revenait au village de temps en temps et qu’il pourrait nous renseigner peut-être mais il habitait Lyon. Séraphin avait jamais entendu parler du père Jacquot ni de la grange non plus. En fait Yvonne et lui, ils étaient déjà en voyage de noces, c’était comme si ils avançaient dans un pays étranger, moi je visitais mon passé mais c’était quand même un pays étranger. »

« Alors on est repartis pour le château d’Arlay. Là, c’était plutôt un petit détour par le passé d’Yvonne. On est rentrés dans le château en klaxonnant, ça a eu son petit effet. Il y avait le comte et son ami Louis-Gonzague qu’Yvonne avait bien connu à l’époque où elle travaillait au château. Si je ferme les yeux, je vois exactement la scène. Je vous raconte. »

« Messieurs-dames, désolé pour le dérangement, on fait que passer, on venait pour vous faire part de notre mariage et vous associer dans notre... comment on dit déjà, Séraphin ? »

« Mais vous ne dérangez pas du tout, c’est un honneur d’être associés à votre bonheur, bonjour chère Yvonne, bonjour Madame Bélurier, ainsi Monsieur Séraphin est l’heureux élu, et qui donc a la bonne fortune d’être sa moitié ? »

« Alors là, c’est pas facile à compter parce des moitiés, y’en a trois, mais c’est comme ça : monsieur Séraphin, et madame Odette, et aussi moi, Yvonne, tous les trois, c’est un mariage à trois. »

« Un mariage à trois ! Chère Yvonne, vous êtes inénarrable ! »

(Le comte avait toujours été gentil avec Yvonne, il souriait comme quand on raconte une blague mais Louis-Gonzague, lui, il était complètement époustouflé, ça se voyait bien.)

« Mais c’est inouï, cette idée de mariage à trois, c’est inouï et l’amour vous sied à ravir, vous rayonnez. Lady Odette, votre tenue couleur passion, c’est d’un chic épatant. Séraphin, mon vieux, vous êtes béni des dieux. Yvonne, tu as toujours une saison d’avance sur tout le monde et quand on rentre à peine dans l’hiver, tu es déjà au printemps ! »

(Ce bel homme avait du charme, ça on peut pas dire le contraire, je comprends qu’Yvonne elle en pinçait pour lui avant Séraphin.)

« S’il vous faut un témoin, je suis votre homme. Mais vous avez du génie, c’est vous qui avez raison, il faut revoir notre morale et notre code civil, vous êtes les pionniers du Nouveau Monde. Vous êtes notre jeunesse, notre futur ! »

(Je crois qu’il était vraiment sérieux, monsieur Louis-Gonzague. Nous, on voulait pas changer la loi et la vie des gens, en plus on était quand même assez vieux déjà, c’est juste qu’on était trois et qu’on s’aimait et que sur les trois, il y en avait deux qui avaient toujours des idées que personne d’autre avait. Et moi j’avais la chance incroyable d’exister là, en plein milieu des deux. Le comte a fait chercher deux paniers pour nous.)

« Avec nos vœux de bonheur, les plus sincères. »

« Ah ça oui, et bravo encore au trio révolutionnaire ; merci au nom de l’humanité, merci d’ouvrir une voie neuve et audacieuse, merci d’inventer la conjugalité de demain ! »

« Louis-Gonzague, je sais pas si il était un comte aussi mais il était riche, ça c’est Yvonne qui m’a raconté, il s’était vraiment intéressé à elle, bon je sais pourquoi mais pas seulement, et il avait toujours été très poli et généreux et gentil, comme si il faisait pas la différence entre les riches et les pauvres. Et là, je le voyais bien, il regardait la quatrième place vide dans l’Aronde, mais non, c’était pas possible, on était trois, et trois plus un, ça fait quatre, et quatre, c’est deux plus deux et ça Louis-Gonzague, il devait bien le comprendre, c’était pas possible. Dans le premier panier, il y avait des reines-claudes, des mirabelles et des quetsches, dans le deuxième panier il y avait deux bouteilles de vin jaune, un bon morceau de comté (et une enveloppe). »

« Alors Yvonne a compris qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose pour Louis-Gonzague ; elle s’est baissée et elle a déchiré une bande de sa jupe et une bande de son jupon, "désolé madame la mercière-couturière mais nos amis sont tellement bons avec nous", elle en a fait une tresse à deux brins, rouge et jaune et l’a nouée comme une lavallière autour du cou de Louis-Gonzague. De toute façon, j’avais pas eu le temps d’ourler, alors j’ai fait la même chose pour le comte. Le comte, il avait un beau et un vrai sourire ; son ami, j’ai bien vu avec son sourire ses yeux mouillés. On est repartis et ils criaient tous "vive les mariés !" »

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