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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 03:21

Nora n'avait d'abord rien vu. Odette l'abreuvait de noms et de dates, son père, sa tante, sa cousine, petit Paul... Nora enregistrait tout mais essayait de revenir à Séraphin. « Ah bon, il s'appelait Bonito Oliveira, nous on disait Bonito ? » Odette réanimait progressivement tout son monde, elle exhumait ses morts et les reconnaissait bien. L’oubli voile mais n’altère pas. « Et Séraphin ? Est-ce qu'il vous parlait de son métier ? »

Chez elle, Nora s'était amusée à faire un grand arbre généalogique sur son mur, avec des flèches et des points d'interrogation, comme les enquêteurs dans les films policiers. J’ai retrouvé plusieurs photos du mur à différentes étapes de "l'enquête" dans le dossier jaune qu’elle m’a remis. Séraphin était à part sur le côté, il semblait extérieur à cette tribu.

Comme elle l’avait appris, Nora collectait les informations sans filtre ni a priori. « Et Séraphin ? Il vous parlait de sa famille, de sa femme ? Vous devez en savoir plus sur lui que moi, il a quitté ma grand-mère quand elle était enceinte, donc ma mère ne l’a même pas connu. Bien sûr, on était curieuses ma mère et moi d’en savoir un peu plus sur lui mais ma grand-mère se mettait en colère dès qu’on lui en parlait. »

Et puis assez soudainement les choses s’étaient inversées, c’est Séraphin qui l’intéressait moins et l’histoire d’Odette qui la passionnait. C’est Charles-Marie qui avait été l'élément déclencheur, Odette n’en parlait presque jamais et semblait même résister à en parler ; quelque chose clochait. À partir de là, quand Odette lui parlait de Séraphin, Nora essayait de la ramener à Gustave ou Berthe ou Émile. Elle les connaissait tous, ils prenaient de la densité, ils avaient un visage, un tempérament, une voix surtout, elle les distinguait à leur voix. Elle en aimait certains plus que d'autres – Gustave par exemple, « héros de la plaisance, génie de la jouissance » – mais elle s'intéressait à tous. Elle commençait même, oubliant sa prudence méthodologique, à donner son avis, « je suis sûre que Lucienne votre mère riait des plaisanteries de son mari mais intérieurement pour ne pas trop l'encourager, et je suis sûre que Gustave le savait et que ça l'encourageait. » La perspicacité psychologique de Nora était indéniable. Elle semblait voir ce que d’autres, fussent-ils témoins de la scène, n’avaient su voir.

« Je me demande bien comment Nora pouvait savoir ça, mais pourtant je pense qu'elle avait raison quelquefois. »

Odette avait raconté à Nora la version de Séraphin concernant sa grand-mère ; ce serait elle qui serait partie sans prévenir Séraphin alors qu’elle était déjà enceinte. Mais l’histoire de couple de ses grands-parents, sans la laisser indifférente, n’était plus sa priorité. Fascinée par Odette et les siens, Nora renonça à sa thèse et se consacra à cette « geste jurassienne ». Elle s'était décidée le jour où Odette lui avait remis le cahier noir d’Émile. « Cette histoire, c'est du Balzac corrigé par Sophocle mais attention, rien que de l'humain, du terriblement humain, du divinement humain, de la transcendance rustique ». Nora s’enflamma et noircit alors des feuilles et des feuilles. Chaque week-end elle descendait à Lons-le-Saunier pour interroger Odette et accumulait les fiches et les enregistrements. Dans le dossier jaune, j’ai retrouvé ce qu’elle appelait ses « scénarios ». Pour chaque événement qui manquait de preuves certaines, elle construisait plusieurs scénarios qui étaient rangés par degré de probabilité, il y en avait quatre : « j’en doute », « pourquoi pas ? », « ça colle ! », « évidemment !!! ». Il y avait chez Nora un mélange improbable de folie bouillonnante et de froideur méthodique. Pourtant, elle était tout sauf tiède.

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