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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 03:29

[Alors pour ceux qui débarquent dans la vie d'Odette ou n'ont pas suivi – les autres, sans doute rongés par l'impatience, peuvent s'en dispenser –, un petit rappel. Odette Bélurier (1894-1985) est la fille de Gustave et Lucienne Grandclément et la veuve de Charles-Marie ; elle restera très liée à sa cousine Yvonne Mandrillon (fille de la tante Berthe), elle fréquentera donc Séraphin (dans les années 50) ; Séraphin est l'amoureux d'Yvonne et le grand-père de Nora (1958) qui débarquera beaucoup plus tard dans la vie d'Odette, en 1981 ; c'est à Nora qu'Odette remettra le cahier noir d’Émile (jeune frère d'Yvonne) qu'elle n'avait jamais lu puisqu'elle ne savait pas lire et qui servira de trame à toute cette histoire. Voilà pour les protagonistes de cette « saga du sordide » (enfin ça, ce sont les mots de Nora), pour les événements, « qui font de Sophocle et Euripide des puceaux de la tragédie » (Nora encore !), il nous faudra lire autre chose que les rappels.]

« Une fois, bon ce n'est pas que j'ai honte (en plus, Nora vous en dira des bien pires) mais quand même ce n'est pas facile de tout vous raconter, une fois donc Yvonne m'a joué un drôle de tour. C'était le 29 octobre 1949, je m'en souviens parce qu'à la TSF on ne parlait que de la mort de Marcel Cerdan, on était effondrées avec Yvonne, on pensait à la pauvre Édith Piaf et à tous les amoureux séparés par la mort. "Quelle tristesse ! Moi, tu sais bien que j'ai oublié ce que ça fait d'avoir un chéri mais quand même, je la plains la pauvre Édith". Juste quand je disais ça, Yvonne a bondi, ses yeux mouillés se sont remis à briller, son beau sourire a tout rallumé et elle m'a dit "écoute Odette, ton anniversaire est passé et ce n'est pas encore Noël mais je vais te faire un cadeau" et elle a dit encore "quand Séraphin arrivera je le ferai entrer, je dirai que j'ai mal à la tête et on n'allumera que la petite lampe du couloir, je lui dirai encore je suis fatiguée je ne vais pas beaucoup parler, et je lui dirai je suis triste pour Édith et Marcel, dis-moi des jolis mots d'amour, mon Séraphin, parle-moi l'amour je lui dirai exactement, et je lui dirai d'aller m'attendre sur le canapé. Et tu iras. »

Yvonne avait ajouté « je te dois ça », mais Odette n'avait pas entendu. Ou peut-être Yvonne ne l'avait-elle pas dit. Même si l'on tend l'oreille, la vérité, parfois, est confuse.

Odette avait-elle été amoureuse de Séraphin ? Yvonne l'avait-elle accepté ? Séraphin avait-il eu deux amours ? Avaient-ils formé un couple à trois ? Ce sera l'hypothèse de Nora qui parlera d'« érotique trinitaire », elle voyait là un pied de nez sublime à l'implacable et funeste fatalité qui s'était acharnée sur cette famille, « la résilience mystique du trivial », écrivit-elle encore.

« "Et tu l'écouteras, mon poète des mots, c'est à toi qu'il parlera l'amour, tu seras pendant tout ce temps une amoureuse". Non mais vous vous rendez compte, ça c'était Yvonne tout craché. Tout de même, quel toupet ! et quel amour de cousine ! »

Séraphin s'était donc retrouvé sur le canapé à dire des mots doux à Odette. Les deux cousines se ressemblaient encore mais on ne pouvait pas les confondre et il était peu probable que Séraphin se soit mépris mais il s'était exécuté. Pour le plaisir du jeu ou par amour pour Yvonne ou en hommage à Cerdan ou parce que la situation l'amusait ou peut-être pour Odette. Mais que l'on ne se trompe pas, analysa Nora, on n'assistait pas à un « trafic de sentiments » mais bien plutôt à une « eucharistie laïque ».

« Eh bien je vais vous dire, Yvonne et Séraphin, pour moi c'étaient des saints. Ils n'ont jamais gagné de médaille ou de prix et ils n'étaient pas connus du tout mais c'étaient comme des saints. Nora va écrire un livre sur eux. Moi je trouve ça bien que les gens éduqués n'écrivent pas que sur les gens célèbres. C'est Nora qui m'a fait comprendre ça, on existe si on existe dans une histoire. »

Entendons-nous, il ne s'agissait pas pour Odette de rentrer dans l'histoire, dont elle n'avait que faire, mais bien de rentrer dans une histoire, une histoire qui relie des personnes et des lieux, une longue phrase qui devienne comme un fil rouge dont l'existence serait le déroulement. Comme une broderie sur le tissu du monde.

 

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