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C'est Peu Dire

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 03:46

« Yvonne, c'était ma cousine. En fait, après la mort de son fils Paul, en février 1918, celle de son frère Émile en 1917 et celle de mes parents, en 1913, elle a été ma seule famille. Et même ma seule amie (à part Séraphin, je vais vous en parler, et Nora que j'ai rencontrée beaucoup, beaucoup plus tard). Et comme ma cousine est morte le 21 juin 1968 vous devinez qu’on en a passé du temps ensemble, toutes les deux. Elle ne s’était jamais mariée. »

(Et Paul me demanderez-vous ? Et vous avez raison car il faut en savoir plus sur lui pour comprendre la relation singulière qui existait entre les deux cousines mais je ne peux pas non plus tout vous dire maintenant – d'autant que, pour être honnête, je ne sais pas tout. On disait qu'il était le fils d'André Grolière, un paysan de Bonnefontaine, un homme simple mais honnête et dur à la tâche. Des mauvaises langues à Bonnefontaine firent courir le bruit ignoble que c'était le fils de Gustave, d'autres parlèrent d'un ami du comte, à Arlay, au château. Yvonne laissait dire. C'est étonnant comme dans ce pays cohabitent le meilleur et le pire, c'est vrai des vins, c'est vrai des âmes. Le malheureux enfant mourut de la grippe espagnole et il emporta avec lui ces odieuses rumeurs. Nora proposera une autre version tout aussi... je dirai pudiquement « improbable » mais le mot qui me vient à l'esprit est beaucoup plus sombre.)

« Yvonne était née le 2 octobre 1894 au petit matin, et moi, vous vous en souvenez, le 1er octobre, tard dans la nuit. Elle avait tout pris de sa mère, Berthe, et moi de mon père, Gustave, alors forcément on se ressemblait beaucoup. »

Elles passaient souvent pour des jumelles et on s'en amusait. Enfin, c'est aussi que l'on ne savait pas.

« Yvonne ne s'était jamais mariée mais avait connu plusieurs hommes. »

Disons que côté libido, elle était, à n'en pas douter, une Grandclément. Gourmande mais toujours généreuse, infatigable mais jamais indécente. Odette n'était pas comme ça mais l'hyperactivité de sa cousine ne la gênait pas, elle y voyait comme une forme de gentillesse, oui, de pureté même. Et puis ça l'amusait beaucoup.

« Là, je pourrais vous en raconter de bien belles mais on se perdrait. Elle me disait tout. Dans les années cinquante (en fait, entre mars 1949 et novembre 1957) Yvonne avait fréquenté Séraphin Bonito Oliveira. Donc nous sommes en 1949, c'était l'époque où elle travaillait au château d'Arlay, chez le comte de Vogüé (bon le comte elle ne le voyait pas souvent mais tous les samedis elle rapportait deux bouteilles à la mercerie et comme on coupait le vin, ça nous faisait la semaine). Lui, Séraphin, il s'était mis en tête de distribuer du vin jaune dans le nord : “c'est jaune comme le soleil, c'est jaune comme l'été, c'est jaune comme un baiser dans la paille : attention, vous allez tomber amoureux”. »

Séraphin était vendeur à domicile depuis ses quinze ans. Il avait vendu de tout, des savonnettes, des lacets, des Bibles, des matelas, des encyclopédies, des assurances-vie. Et toujours à domicile. Pour le vin jaune, ce fut un fiasco. Pour autant, il faut bien reconnaître que sans lui, cette histoire terrible et passionnante n'aurait jamais vu le jour.

« C'était le vin jaune qui l'avait conduit à Yvonne. “Mon plus grand échec pour mon plus grand succès”, il disait aussi “pas une goutte d'alcool et pourtant complètement ivre d'amour”. Ah ça, il savait nous faire du bien avec les mots. Je dis “nous” parce que souvent j'étais là, enfin oui, assez souvent, quand il rendait visite à Yvonne au début. Après, j'étais tout le temps là. »

« Ah, j'ai oublié de vous dire, Séraphin, c'était le grand-père de Nora que j'ai rencontrée en mai 1981. Je l'aimais beaucoup. »

Et Nora, vous commencez à comprendre, c'est elle qui va réveiller tout ce passé brûlant à partir du cahier noir d’Émile.

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