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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

26 décembre 2017 2 26 /12 /décembre /2017 08:52

« Bon, il faut que je vous parle de Nora maintenant, parce que ça alors, quelle histoire, Seigneur Jésus Marie Joseph ! Nora était née à Paris en 1958, elle faisait des études très poussées et elle avait rien à voir avec les Grandclément ou les Bélurier ou les Mandrillon. Avec Nora, nos routes, elles devaient pas se croiser. »

Nora préparait une thèse d'anthropologie à Nanterre avec le professeur Henri Lavondès. Il lui avait proposé deux sujets : soit aller faire un terrain à Madagascar pour étudier « le retournement des morts », le famadihana, du côté de Mananara ou Antanabe, « j'ai gardé des contacts là-bas, je vous recommanderai », soit l'accompagner à Ua Pou aux îles Marquises pour collecter et traduire des mythes traditionnels de la littérature orale, « je commence à me débrouiller en marquisien, vous apprendrez vite ». Elle admirait sincèrement son professeur et son implication mais elle préférait travailler sur l'agonie du colportage en France entre 1900 et 1950 et l'émergence des représentants de commerce. « Je partirai sur les traces d'un inconnu, Séraphin Bonito, colporteur devenu vendeur à domicile ». « Ah bon, on est vraiment à la frontière du champ anthropologique » ; Lavondès avait fini par accepter, le département d'anthropologie avait besoin de thésards, mais sans conviction. « Tout cela me semble tellement lointain et si étrange, Nora, mais l'idée de retrouver un invisible, un sans-voix qui n'a laissé aucune trace dans l'histoire me plaît bien, et c'est neuf. » Nora n'avait pas précisé que Séraphin était son grand-père ; d'ailleurs c'était un total inconnu. « J'essayerai en quelque sorte d'honorer un homme sans qualités et de donner une histoire à celui dont l'Histoire n'avait pas voulu ; je lirai son errance silencieuse ». « Ça va Nora, j’ai compris », Lavondès craignait juste un excès de romantisme, « les faits, n'oubliez pas les faits et méfiez-vous de votre goût pour la formule, Nora ; mais c'est neuf. »

« Alors un jour, j'ai reçu un coup de téléphone, c'était le 11 mai 1981. Ça a été comme un coup de pétard qui a tout rallumé dans ma vie. Je me rappelle de la date parce que juste après, comme je dis, j’ai rallumé la télévision et j’ai vu tous ces gens qui fêtaient l'élection de Mitterrand. Il y avait beaucoup de jeunes et des petites gens et je me disais peut-être, cette fois, ça va un peu changer pour nous, enfin pas pour moi, moi je vais bientôt partir, mais pour les jeunes, par exemple les caissières au Champion de Lons qui étaient toujours fatiguées et tristes ou les chauffeurs du bus qui ne parlaient plus et grossissaient. "Allô, Madame Bélurier, je m'appelle Nora, je suis la petite fille de Séraphin Bonito, je fais des recherches sur sa vie et je me demandais si vous l'aviez connu ?" »

Bien sûr, certains diront qu'il n'y a pas de hasard, qu'il fallait que quelqu'un lise le cahier noir d’Émile, certains diront que quand bien même Nora aurait été caissière, chauffeur de bus ou astronaute, elle aurait rencontré Odette. Moi qui crois au hasard, je ne sais vraiment plus quoi penser. Ces vies isolées que tout sépare semblent souterrainement reliées et toutes ces histoires éparpillées finissent par n'en faire plus qu'une ; c'est troublant. Ou bien n'était-ce pas plutôt la vertu (ou l'imposture) du récit, de la relation, qui relie en relatant ? Les fictionnistes ont de l'avenir, qu’ils soient romanciers ou charlatans. Nora voyait les choses autrement, elle se sentait investie de la plus haute responsabilité, une mission sacrée. « Je leur dois la lumière, aux peuples de l’ombre, l'indifférence est inhabitable. » Je n’aimais pas beaucoup le style de Nora mais je dois avouer que j’admirais son engagement et sans y adhérer encore totalement, l’idée qu’elle se faisait du récit biographique et de sa « vertu anthropogène » me séduisait. « Nous ne fabriquons pas l’Histoire, ce sont les histoires qui nous fabriquent. » Oui mais voilà, les histoires peuvent aussi engendrer des fantômes.

« Ah oui, Nora. Ah ça par exemple, vous pouvez être sûrs que ç'a été un drôle de choc son coup de téléphone, parce que maintenant, je peux vous le dire, de toute façon vous aviez compris, Séraphin, j'avais un petit béguin pour lui. Est-ce que c’est mal ? Mon défunt Charles-Marie, comment je peux vous dire ?, j'avais pas gardé de photographie, il était mort en 1914, vous vous rendez compte 1914 !, c’était il y a soixante-dix ans, je me souviens même pas de son visage, je pourrais même pas vous dire que je l'avais aimé, parce que à l'époque, là vous allez pas comprendre mais non, à l'époque on s'aimait pas, enfin on n'était pas amoureux comme aujourd'hui, à se dire les mots et à s’embrasser. Mais Séraphin, alors là, lui il me remplissait le cœur, c'était mon vin jaune, c'était mon livre d'histoires, c’était ma plus belle dentelle. »

« "Allô, oui, ma cousine Yvonne et moi on a bien connu votre grand-père Séraphin. Bon, il est parti il y a 23 ans déjà mais ça oui, je m'en souviens, venez me voir, ça me fera plaisir." »

 

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