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C'est Peu Dire

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Un Reste À Retrouver

13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 03:45

Y

D’emblée, la lettre nous semble venir d’un autre pays. Ayatollah iranien, bayadère hindoue, bey turc : que des étrangers. Même chose pour les animaux, oryx de Libye, hyène rayée du Moyen-Orient, mygale, yéti ; ou pour les végétaux, ylang-ylang de Mayotte, yuzu japonais, peyotl, yucca. Y aussi pour les créatures étranges : cyclope, cynocéphale, lycanthrope, satyre. Le Y ne serait-il pas la plus étrangère des lettres françaises, sympathique, mais pour le moins typée.

Il faut commencer par son nom. Ça peut sembler incroyable, mais il n’y a pas de y minuscule en grec. Il y a bien un i grec, c’est le ι qui s’appelle iota ; il y a aussi un u grec, le υ qu’on appelle upsilon et qui devient souvent y en français, comme dans ὑπόθεσις (hupothesis) qui donne hypothèse. Vous y êtes ? Un i oui, un u bien sûr, mais pas de y minuscule en grec. Il n’y a là rien de bien curieux, le u minuscule devient un Y majuscule (en grec, pas en français). Vous voyez ? Si on veut du Y, c’est chez les Yankees qu’il faut aller. Mais soyons prudents, ni i ni u, il s’y prononce ouaille, comme dans why, pourquoi. Et après tout, why not?

Bon, essayons d’avancer. Que voyons-nous en regardant un Y ? On peut imaginer un type les bras levés en V, mais la posture est polysémique : soit il est en train de s’apitoyer sur son sort (oh non, why me encore !), soit c’est le symbole de la victoire (Yes!, traduction : youpi ! j’ai gagné !).

Why?, c’est aussi la question que poserait la génération Y dès qu’on leur demande de faire quelque chose (des hypocrites qui maquilleraient leur paresse en volonté de comprendre). Faciles à identifier, ces hypermodernes portent tous un Y sur la poitrine, le fil de leurs écouteurs. Employés instables, demandant à être choyés, ils seraient infidèles en retour. Ces analyses aucunement étayées confondent concepts et stéréotypes. Je ne sache pas que demander why? soit un signe de dysfonctionnement. Et si Y était une lettre philosophe ? La lettre du refus des croyances, de la condamnation des mythes, du boycott des dogmes, la lettre du questionnement ? Y, la lettre est seyante ; why?, le mot est stylé (j’y reviendrai).

Parlons de la forme Y. Même si l’on n’est plus très clairvoyant, on devine un verre à cocktail (certains imagineront Hemingway buvant un Bloody Mary au Harry’s bar, d’autres penseront à Marilyn Monroe dégustant le Royal Blue Sky des champagnes Pommery et s’il y en a qui voient Sean Connery boire un whisky Suntory, c’est qu’ils n’ont jamais vu de verre à whisky).

Et puis il y a ceux qui distinguent un cygne à deux têtes, une gueule de lynx stylisée, un yack rasé de près, le lance-pierre de Tom Sawyer, un yogi psychédélique, un psychopathe voleur de tricycles… (Allez-y vous aussi, c’est distrayant.)

J’aime bien le Y, il ne paye pas de mine, mais j’y vois un rythme singulier, il est loyal sans être ankylosé, il est dynamique sans être fuyant. S’il y avait un sens à parler ainsi, je dirais que je vois une hyperbole sans cynisme et, au risque de paraître sibyllin, un lyrisme sans hybris.

Certains croient reconnaître le symbole générique de l’alternative. Pour les voyageurs, c’est une patte d’oie synonyme de choix crucial ; pour les métaphysiciens, c’est l’archétype de la liberté éthique ; pour les mystiques, c’est la dyade matricielle ; pour d’autres encore, c’est l’opposition yin et yang occidentalisée.

Tout cela est trop mystérieux à mes yeux, ce signe n’a rien d’un hiéroglyphe illisible et je me méfie de la tyrannie du binaire. Je ne crois pas au mythe du couple originel et la dualité systématique me semble effrayante. Tout commence à trois pour moi (un, deux, trois, allez-y !). Or, précisément, le Y est un triptyque. Plus que le 0 ou 1 de la cybernétique, il me rappelle le peace and love du hippy citoyen du monde.

Le Y est dynamique parce qu’il est ternaire et asymétrique, ce n’est pas un duo ni un duel. Le U, le T, le H, par exemple, sont parfaitement symétriques et deviennent vite ennuyeux, parce que le reflet engendre la noyade spéculaire ou la paralysie, c’est physique. Ces signes se reflètent, se répètent et bégayent à l’infini. Vous allez penser que je yoyotte de la touffe, mais c’est ce que je vois. Le Y est décalé, il est joyeux, il rayonne et appelle à voyager ; il ouvre et tourne comme un cycle abyssal de questions, why? why? why?, pour toujours répondre, tout aussi joyeusement, Yes! Yes! Yes! comme Molly Bloom.

Alors oui, Y a côtoyé beaucoup d’étrangers et traversé nombre de pays. Comme un Ulysse toujours sur la route, Y nous rappelle que les langues, aux paysages apparemment fixes, sont plutôt des odyssées peu prévoyables.

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